Accueil Economie Economie globale Énergie : « La concurrence en électricité - Un tabou ruineux »

PARIS (MPE-Média) – « Encensé lors de son décès récent, l’économiste de l’énergie Marcel Boiteux pourrait-il être aujourd’hui lauréat du Prix qui porte son nom », interroge Lionel Taccoen, Directeur de la Lettre Géopolitique de l’électricité ? « Certainement pas pour ses travaux qui condamnaient l’introduction de la concurrence en électricité et qui n’obtinrent « que de la condescendance », fait-il remarquer non sans regret. Explications par l'auteur.

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Marcel Boiteux (Ph SD Association des économistes de l'énergie)


Avant même la hausse brutale des prix du gaz amplifiée par la guerre en Ukraine à la fin de l’hiver 2022, celle des prix de l’électricité déterminée en Europe par ceux du gaz utilisé dans des centrales thermiques qui la produisent a obligé Bruxelles et les ministres de l’énergie des pays membres de l’Union européenne - dont Agnès Pannier-Runacher pour la France NDLR - à tenter de s’entendre sur un nouveau mécanisme de régulation des prix de marché permettant de modérer ces hausses tout en tenant compte du caractère plus ou moins décarboné de l’électricité vendue par des producteurs et acheteurs sur les marchés de gros et livrée aux entreprises et aux particuliers par les distributeurs de chaque pays. D’importantes différences de prix par Mégawatt heure subsistent encore en Europe, entre pays dotés ou non de centrales nucléaires ou dépendant d’énergies intermittentes non pilotables.

 

Rappelons que de longues négociations ont eu lieu depuis 2022 entre les ministres de l’énergie des états membres pour faire reconnaître l’énergie d’origine nucléaire comme étant un atout de décarbonation pouvant répondre aux objectifs du « green deal » de la Commission au même titre que les renouvelables. La définition d’un prix plafond de l’énergie basé en partie sur celui de l’ARENH, « Accès Régulé à l'Électricité Nucléaire Historique », dont l’objectif est de permettre aux fournisseurs de rester compétitifs et de protéger les consommateurs contre la hausse du prix de l’électricité, a accompagné ces discussions. Ce prix s’élève à 42 €/MWh en 2024 après avoir atteint 46,5 €/MWh en 2022, et pourrait s’élever d’ici à 2026 à près de 70€/MWh après la fin de ce tarif ARENH prévue en 2025.

 

Le Directeur de la Lettre géopolitique de l’énergie nous a adressé en ce début juillet un point de vue éclairant sur ce que pensait de la concurrence dans les marchés de l’électricité l’économiste de l’énergie Marcel Boiteux, disparu en septembre 2023, ancien du CNRS et dirigeant d’EDF, pour qui il avait rebâti la tarification de l’électricité dans les années 50, avant d’en être le directeur général en 1967, en charge de la création du parc nucléaire français, puis président du Conseil d’administration de l’électricien français de 1979 à 1987.


« Marcel Boiteux rappelait que les « bienfaits de la concurrence » ne tombent pas du ciel et que certaines conditions doivent être remplies. Elles ne le sont pas pour l’électricité », note Lionel Taccoen.

« En théorie économique, l’électricité cumule pratiquement toutes les exceptions aux heureux effets de l’économie de marché » (1). L’erreur à ne pas faire ? L’électricité n’est pas un fluide banal, continue-t-il. « Nombre de spécialistes » se trompent lourdement en croyant que « l’électricité circule dans les fils comme l’eau dans les tuyaux ». Ces « spécialistes allaient trébucher et s’étaler sans en avoir conscience » [2].

Ils se sont étalés et le marché de l’électricité européen avec eux, stresse Lionel Taccoen. « Des études américaines sur le terrain confirment les travaux de Boiteux[3] : Le marché européen de l’électricité est fondé sur une erreur. »


« L’image fausse de l’électricité perçue comme un fluide »


« L’image fausse de l’électricité perçue comme un fluide persiste en Europe. L’instauration de la concurrence reste un tabou. On met à son crédit les nécessaires échanges d’électricité entre États membres alors que ceux-ci existaient bien avant et resteront limités par le coût de transport du courant. L’UE s’isole alors que « la plupart des pays industrialisés [G20] continuent à réglementer leurs tarifs » [4]. La perspective de la concurrence paralyse l’hydroélectricité française, causant des pertes en milliards d’euros. De même, la concurrence rend kafkaïen le financement du renouveau nucléaire français. Certains proposent des formules permettant de concilier le droit de la concurrence avec de fortes aides d’État et la nécessité d’investissements à long terme. Ces Géo-Trouve-Tout ignorent que les règles de concurrence ont été écrites pour que l’on ne puisse pas les tourner », explique l’auteur.

« Boiteux a révolutionné la gestion de l’industrie électrique en optimisant les investissements à long terme par l’introduction de la notion de coût marginal de développement. L’actuel marché de l’électricité ne fournit pas ces coûts et ne donne aux investisseurs aucune indication valable. Il lie les tarifs de l’électricité en France aux coûts de production de centrales lointaines, comme si les prix des cerises du Poitou dépendaient de la dernière cueillette du cerisier le plus cher des vergers allemands ».


Des méthodes utilisées dans le monde entier


« L’instauration de la concurrence en électricité n’était pas prévue par l’Acte Unique, à l’origine de la politique de dérégulation. Il a été ajouté par le Conseil Energie de Copenhague de juin 1987. L’École économique de Chicago enseignait alors que l’État devait s’effacer le plus possible devant le marché. Pour l’électricité, ce fut une erreur. Elle nécessite des investissements à long terme fort lourds. Leur optimisation, qui conduit seule aux tarifs les plus bas, nécessite l’utilisation des méthodes de Marcel Boiteux, toujours d’actualité, et utilisées dans le monde entier. Il faut y revenir, en bannissant la concurrence et en redonnant aux États la maitrise de la gestion de leur système électrique. Plus de vingt États américains, ceux où les tarifs sont les moins chers, ont gardé cette maîtrise. Subsidiairement c’était aussi le modèle d’EDF du siècle dernier. Ainsi les tarifs de l’électricité en France seront fixés en fonction de la production locale. Si l’on y tient vraiment on pourra ajouter une concurrence à la production avec un acheteur unique. Cela permettrait des financements privés », conclut-il.


Lionel Taccoen

Directeur de la Lettre "Géopolitique de l'Electricité"

Introduction C.J. MPE-Média

 

Voir aussi via : https://www.geopolitique-electricite.fr

[1] Marcel Boiteux - « Les ambigüités de la concurrence » - Futuribles- N°331-Juin 2007

[2] Marcel Boiteux - « Eclairer une assiette vide ? » - Commentaires 2013/3 (Numéro 143) pp.662-664

[3] Lionel Taccoen - «Marcel Boiteux avait raison : la concurrence en électricité augmente les prix » - Futuribles-N°458-Jan-Fév. 2024

(4)European Commission - « Study on energy prices, costs and their impact on industry and households » October 13, 2020-p.30


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